Les critiques littéraires

Michel lamart

             Une tradition bien ancrée dans le roman français du XIXème siècle consiste à intituler l'œuvre par le prénom du protagoniste: voyez Delphine ( Madame de Staël, 1802 ) ou Marthe (Huysmans, 1876) par exemple... Le roman d'apprentissage en est friand. Il déploie, en général, un arrière-plan politique qui trame le décor et les préoccupations des personnages. Ainsi Delphine renvoie à la Révolution. Tout comme Nanon (George Sand, 187 – laquelle récidive avec régularité depuis Valentine, 1832 ; Lélia, 1833 ; Jacques, 1834 ; André, 1835 ; Simon, 1836... ). Il semble que la période romantique ait été une période faste. Sans doute une étude systématique de cette particularité produirait-elle une réflexion féconde sur cette tendance...

            Le roman (?!) de Thierry Clair-Victor répond aux trois caractérisants évoqués ci-dessus : c'est un texte d'apprentissage, son héros éponyme s'appelle Frédérick et ses préoccupations sont à la fois amoureuses, littéraires et politiques. L'action est à Paris, avant les années Mitterrand.

            L'amour est l'avers de la médaille anarchisante dont se pare ce curieux héros en quête d'une identité qui se révélera dans la mort : «J'ai commencé à vivre le jour où j'ai compris que j'allais mourir», notera Frédérick en entête de son journal. Tel est l'incipit. L'amour se décline entre figures féminines (Coriandre, cousine de Virginie, Virginie et «les amours de complaisance » - I., D. ou Sophie), la  tentation homo (Coriandre lui permet de vaincre «sa peur vis-à-vis de l'homosexualité») et le narcissisme ( il envoie à Virginie un texte d'H. F. Thiefaine qui se clôt par «Je n'ai jamais aimé que moi»). L'amitié passe par Louis (son tuteur car Frédérick est orphelin depuis l'âge de cinq ans), R.C. (un poète sans ambition par rapport à ses poèmes), Nil qui le fascine et envisage le suicide, D. (« il était doux... »). L'amour au goût de bourgeoisie, c'est la mort de l'amour. Cette classe abhorrée «se vautre trop dans l'abject et le faux pour pouvoir garder une certaine pureté.» De plus, elle déteste l'amour, «génitrice ou mal baiseuse.» Pour Frédérick, «L'amour, la plénitude des jours.»

            La littérature, l'art et la philosophie surfilent le texte. La référence au code culturel crée le lien affectif ou le dissout. Le Théâtre, pour Frédérick, c'est Don Juan de Montherlant et Caligula de Camus (mort faisant le trottoir et absurde !). Le cinéma, c'est Fellini (Satyricon) et Bunuel. L'art, ce sont les cours de dessin, les expos (Picasso) et les cartes postales (Van Gogh, Vlamink), Monet aussi. La littérature est un remède «Quand Frédérick  seul s'ennuyait il retournait aux livres.» On s'échange des conseils de lecture. Les mêmes écrivains reviennent. Sartre, Aragon, Baudelaire et les poètes romantiques : Nerval, Lautréamont... Nietzsche est la référence philosophique majeure. Zarathoustra est un «surlivre» pour Coriandre. La musique ? Uniquement Chopin.

            La politique, c'est l'extrémisme. Terrorisme et Bande à Baader.  On le traite de fasciste quand il veut prendre les armes mais il n'en a pas le courage. Il a peur de l'engagement : «En décidant de tuer, il se disait qu'il répondrait au nom des libertés spoliées.» Pour Frédérick, «Accepter l'état c'est accepter la loi.» Autrement dit, la mort. Il considère que «Les pays de l'Est, avec leurs structures moins industrialisées, auraient plus de chance de réussir un véritable changement politique.» Il hait la morale chrétienne : « En Amérique du sud, la torture sous le regard de l'église.»

            Thierry Clair-Victor, né en 1960, a écrit son texte entre 1976 et 1982. Roman de jeunesse  et d'excès ? Soit ! Guère irréprochable sur le plan de la construction ? D'accord !  Mais profondément vrai dans sa désespérance. De plus, il est servi par un style étonnant de maturité, coulé dans des phrases courtes, de préférence nominales. Ce qui donne à la narration sa rapidité. On passe du récit à la troisième personne (narrateur) au récit à la première personne (extraits de Journal et Correspondance). On songe parfois à Vailland (quoique son Frédéric est communiste et que la Révolution, pour eux, n'a pas eu lieu !). Par l'art de la formule (« Il est rare de trouver un interlocuteur à son Moi. »)

            À défaut, offrons à l'auteur les lecteurs qu'il mérite !

            Michel Lamart 

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